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LES CRÉATIONS EMPREINTES D'HUMANITÉ D'ANNIE-GABRIELLE MALLET

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Mais pourquoi les personnages d'Annie-Gabrielle Mallet sont-ils toujours si gravement handicapés ? Et comment fait-elle pour que, malgré tout, le visiteur empli d'empathie les trouve si belles ? Réponses simples : le talent ! La volonté de briser des tabous en allant au bout de sa sincérité, son intégrité. Le courage de ne pas se laisser influencer par les mauvais coucheurs qui, indifférents aux conflits qu'elle peut livrer en elle-même, ce qu'elle peut désagréablement recevoir, ressentir, trouveraient qu'elle exagère !! 

Mais un artiste sincère exagère-t-il jamais ? 

Il fut un temps où, travaillant exclusivement sur les femmes, sur le corps féminin, les problèmes spécifiques nés de la psychologie féminine, ses fantasmes, elle pouvait leur mettre les tripes au soleil, les montrer en train d'accoucher, faire preuve d'humour en montrant la Vierge enceinte et se demandant si elle n'était pas très embêtée de se trouver dans une telle situation ? 

 

Aujourd'hui, son œuvre a changé. Et si notre visiteur se dit qu'intuitivement, il perçoit ce personnage ou cet autre comme une femme, celui-là comme un homme, il n'en jurerait pas ! Il n'en vient pourtant pas à penser que les individus créés par Annie-Gabrielle Mallet sont asexués ? Peut-être se dira-t-il que "celle" avec ses quatre mains couvertes de gants brodés, affichant carrément ses tripes par la béance de son ventre, a une jolie tête au bout de son long cou délicat, qu'elle a une chevelure bien lissée autour de son visage, et qu'à part ses yeux noirs largement cernés de noir, son front bas et son double menton, elle est une femme ! Mais alors, que viennent faire, partant du haut de son ventre, ces deux têtes animales, des serpents peut-être, et ne seraient-ce pas leurs corps qui sont entrelacés dans son ventre, plutôt que ses intestins ? 

Cette fois, il est sûr d'en avoir trouvé une ! Les deux bras tendus et les doigts écartés, suggérant qu'elle est en prière ; mais ses yeux clos, son visage introverti sous son crâne chauve, suggèrent au contraire le calme. Pourtant, son corps accroupi très bas, posé sur le bout de ses pieds à la manière des danseuses indiennes, n'est-elle pas en train d'accoucher dans cette posture qu'adoptent de nombreuses femmes de par le monde ? Cette fois, il pourrait bien avoir raison ! 

            Mais toutes les autres créatures, mises côte-à-côte, qui sont-elles ? L'une a plusieurs jambes ; une autre a une sorte de socle qui représente une tête ; une autre encore, tronçonnée sous l'estomac, s'appuie sur ses deux bras croisés.  Toutes ont en commun le bas du corps (mais certaines n'ont pas le haut) formé de boudins enroulés jusqu'à faire tantôt une jupe, tantôt un corsage ; tantôt encore restant à l'état de socle. Les unes n'ont pas de bras, d'autres n'ont que des mains collées au buste ; les cous sont -presque- tous démesurés. Les yeux sont tantôt ouverts, tantôt clos. Et les têtes ? C'est là que l'artiste s'en donne à cœur joie ! L'une l'a presque réaliste, mais surallongée, et les circonvolutions de son cerveau lui servent de coiffure ! Même descriptif pour une autre, mais une anse est son (unique) oreille ! Tiens, voilà que ces deux-là ont doubles-têtes, mais de l'une sort, au bout du cou, un enroulement commun, tandis que les deux autres arborent chacun(e) une sorte de fleur.

Bref, notre visiteur est perplexe ! Mais assurément, Annie-Gabrielle Mallet aime bien l'idée qu'il s'approche, regarde, cherche le lien entre toutes ces œuvres si différentes et pourtant reconnaissables à première vue ! Et c'est sans doute cette espèce d'aller-retour qui lui donne le fil pour persévérer et répondre à ses questions : qui est quoi, qui fait quoi, qui m'intéresse, me surprend ? Qu'est-ce que j'aime tant dans ce travail ? 

             Car, incontestablement, les sculptures d'Annie-Gabrielle Mallet charment le public ! Peut-être est-ce la façon spontanée qu'elle a de les placer côte-à-côte, comme ces femmes qui, dans leurs vitrines, appellent le chaland ? Spontanéité encore dans leur facture dépourvue de fignolage ! Pas de chiqué, aucune sophistication !  Des êtres robustes, vigoureux. 

          Et puis, les couleurs. Car elle est une très bonne coloriste : cette façon bien à elle d'alterner les brillants et les mats, la lumière et les ombres, faire prédominer des couleurs douces, mais les faire éclater grâce aux émaux dont elle les recouvre et qui, tantôt brillants, tantôt satinés, génèrent des effets de matière, jouent des creux et des reliefs. 

 

         Bref, il était bon de parler de talent dès la première ligne. Et il faut maintenant se poser autrement la question du début : Est-ce que ces personnages sont des transcriptions de fantasmes qui viennent directement de son inconscient et qu'elle essaie de ne pas censurer parce que leur aspect lui procure paradoxalement beaucoup de plaisir ? Qu'elle a ainsi le sentiment de militer en mettant en évidence des handicaps certes irréalistes, mais au fond si proches de la réalité ? A-t-elle le sentiment, par son audace et sa démesure empreintes d'émotion et d'humanité, de générer une tension et impliquer le public ?

          Quoi qu'il en soit, Annie-Gabrielle Mallet travaille instinctivement ; se laisse entraîner au gré d’évolutions, de rythmes qui lui conviennent, d’enchaînements qui la font rêver. Subséquemment, de cette marche vers elle-même, apparaît une autre évidence dont le public a fortement conscience : elle sait confirmer par les conjonctions esthétiques de ces éléments qu'elle met à jour, qu’elle possède une grande maîtrise de l’infime détail, un grand savoir-faire, une puissance et une sobriété remarquables ; qu’elle est en somme une artiste talentueuse et originale ! 

Jeanine RIVAIS 

 

TEXTE ECRIT SUITE AU FESTIVAL 2022 LES INOUÏS CURIEUX de CHAUMONT.

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